31

 

 

 

Le soleil de fin de matinÉe embrasait les sommets enneigés des hauteurs des Dents et les parait de couleurs flamboyantes sur un ciel dégagé. Prudence écarta le rideau de la fenêtre du coche afin d’admirer la vue, ferma un instant les paupières puis laissa le vent lui caresser le visage. Elle finit par se lever légèrement du coussin de son siège et se pencher à la fenêtre.

Pour la quatrième fois ce matin-là, le cocher et le garde présentaient les documents portant les sceaux de Tristan à un groupe de soldats firbolgs qui avaient arrêté leur voiture. Elle reporta son regard sur les montagnes. Le paysage avait une beauté étrange et menaçante, des pics sombres et multicolores qui montaient égratigner le ciel tels les crocs d’un fauve gigantesque couché sur l’horizon. C’était la première fois qu’elle quittait les vastes plaines de Bethany, et l’inquiétante magie qui imprégnait ce lieu la fascinait, Ylorc, le territoire des monstres.

Elle sentit un regard peser sur elle et se tourna vers un des monstres en question. Comme les autres Firbolgs vus depuis qu’ils avaient franchi la frontière, à Bethe Corbair, il avait une face sombre et hirsute, un corps maigre et nerveux, mais il n’était pas d’une laideur repoussante. Il l’étudiait avec franchise, sans la moindre insolence. De la gêne rougit les joues de Prudence quand elle prit conscience que son expression devait être un reflet de la sienne.

Ce sont des monstres, des bêtes qui se nourrissent de rats lorsqu’ils ne dévorent pas leurs semblables, avait dit Tristan. Ainsi que tous les humains qu’ils réussissent à capturer. Mais à présent qu’elle les voyait de près, cela avait tout d’une exagération de conte pour enfants. Lors de chaque contrôle, les Bolgs avaient paru se matérialiser hors du néant pour arrêter le véhicule en silence, en braquant sur les chevaux des armes qui ressemblaient à des arbalètes. Une fois leur curiosité satisfaite, ils faisaient signe au cocher de reprendre sa route et disparaissaient sans avoir dit un seul mot. Prudence ne pouvait s’empêcher de se demander s’ils ne voulaient pas se moquer d’eux.

La voiture vibra puis repartit. Prudence s’adossa au dossier capitonné, ce siège sur lequel elle et Tristan avaient si souvent eu discrètement des rapports. Au bout d’un moment, le petit panneau de la trappe aménagée dans la paroi coulissa et lui révéla la moitié supérieure du visage du garde.

« Nous n’en aurons plus pour longtemps, mademoiselle. Nous sommes à moins d’une heure de route de l’avant-poste, le lieu où les caravanes postales font une halte. »

Prudence hocha la tête, et la trappe fut refermée. Elle jeta un dernier coup d’œil par la fenêtre et constata que l’éclaireur firbolg suivait toujours des yeux le véhicule qui s’éloignait. Ce qu’elle crut lire dans son regard l’inquiéta un peu.

Puis la route s’aplanit sous les roues de la voiture, ce qui rendit le voyage moins inconfortable. Elle repoussa le rideau et se pencha en avant pour frapper à la petite trappe.

« Arrêtez, s’il vous plaît ! »

Le véhicule ralentit et elle se leva. Le cocher n’était pas descendu de son perchoir qu’elle écartait la portière et remontait l’ourlet de sa jupe pour sauter du marchepied sans son aide, avant de s’engager dans la prairie au-delà de la route.

Devant elle s’ouvrait un immense amphithéâtre en forme de bol, une excavation attribuable au temps et aux éléments même si elle avait été aménagée par des hommes. Oublié de tous, sauf de l’Histoire, ce site semblait avoir autrefois servi de lieu de réunion pour un grand nombre de personnes. Elle imagina un orateur sur une formation rocheuse qui avait tout d’une tribune, au centre exact de la paroi opposée. L’amphithéâtre était très vaste dans toutes ses dimensions, cerné de corniches et bordé intérieurement de gradins semi-circulaires qui s’aplatissaient à leur base en une large plate-forme régulière désormais envahie par les mauvaises herbes et les broussailles. Prudence se remémora une description que Tristan lui avait lue dans un manuel d’histoire cymrien.

« Le Grand Tribunal », murmura-t-elle en ne s’adressant à personne.

Il s’agissait du lieu où les ancêtres quasi immortels de Tristan s’étaient autrefois retrouvés pour assurer le maintien de la paix à l’intérieur de leur royaume. S’ils n’y étaient pas parvenus, au moins avaient-ils été animés de bonnes intentions.

« Excusez-moi, mademoiselle ? » fit le cocher.

Prudence se tourna vers lui.

« Le Grand Tribunal de Gwylliam », répéta-t-elle d’une voix désormais modulée par la surexcitation. Cette merveille naturelle était encore plus grande que la Basilique du Feu et le palais de Tristan réunis.

Les deux hommes échangèrent un sourire narquois, puis le cocher rouvrit la portière.

« Oui, mademoiselle, tout ce que vous voudrez. Mais, s’il vous plaît, remontez en voiture. Nous devrons atteindre l’avant-poste dans moins d’une heure pour pouvoir repartir avant la nuit, faute de quoi nous raterons la caravane de la deuxième semaine. »

Prudence accepta la main qu’il lui tendait et grimpa dans le véhicule, la mine assombrie par l’irritation. Elle avait souvent fait l’objet de tels rictus, depuis son départ de Bethany, et elle en connaissait les causes. Elle était pour le cocher et le garde la putain campagnarde de leur seigneur, et l’escorter avec les honneurs habituellement réservés aux rois – ou à tout le moins à la grande noblesse – les amusait beaucoup. Elle entendit même le cocher glousser en refermant le battant.

La voiture s’ébranla. Prudence jeta un dernier regard à cette merveille immémoriale qui reposait, oubliée de tous, dans la luxuriance infinie des collines. Puis elle prit son miroir et enduisit son visage de crème, afin d’aller rendre un service ridicule à celui qu’elle aimait.

 

« Première femme ? »

Les accoucheuses et Rhapsody levèrent les yeux. Le garde recula instinctivement d’un pas à leurs expressions irritées. « Oui ?

— Une messagère demande à vous voir. Elle dit venir de Bethany.

— Vraiment ? » Rhapsody remit à une sage-femme la plante qu’elles venaient d’étudier. « Que veut-elle ?

— Vous parler.

— Hum. Où est-elle ?

— Poste de Grivven.

— Entendu. Merci, Jurt. Allez lui annoncer que j’arrive. » Rhapsody réunit les herbes et autres médicaments pour les distribuer aux treize sages-femmes, certaines des Bolgs les plus puissantes de tout Ylorc.

« Avons-nous terminé ? » s’enquit-elle. Toutes hochèrent la tête et elle se leva. « Merci d’être venues. Je vous reverrai en fin de semaine pour m’informer de l’efficacité de ces toniques. Veuillez m’excuser. »

 

Prudence attendait dans l’ombre des hongres bais, se sentant plus en sécurité à côté de ces énormes bêtes de trait qu’à l’intérieur des quartiers des gardes où on lui avait proposé d’aller s’abriter. Elle déglutit avec peine. Elle songeait à cette rencontre depuis son arrivée, il y avait désormais un très long moment, mais rien n’aurait pu la préparer à ce qu’elle vit alors.

Un Firbolg géant harnaché d’une armure de guerre accompagnait un personnage de petite taille, enveloppé de la tête aux pieds dans une cape grise à capuchon malgré la chaleur étouffante de l’été. Les poignées d’un grand nombre d’armes blanches diverses saillaient au-dessus de ses épaules, comme s’il était affublé d’une toison d’énormes épines.

Le plus petit des deux personnages resta encapuchonné tant qu’il ne l’eut pas rejointe, puis il repoussa son bonnet. Bien qu’indéniablement singulier, le visage ainsi révélé était le plus beau que Prudence avait vu à ce jour, couronné de cheveux dorés brillants librement réunis sur la nuque par un simple ruban noir. La femme ne portait qu’une chemise de toile blanche et un pantalon marron satiné, mais Prudence manqua pleurer en la voyant.

Les propos de Tristan acquirent un sens pour elle. Le spectacle de Rhapsody était celui d’un feu crépitant, hypnotique et irrésistible à un niveau que percevait son âme.

« Bonjour, je m’appelle Rhapsody. Vous souhaitiez me rencontrer ?

— Ou… oui », balbutia Prudence.

Elle baissa les yeux sur la main que lui présentait la femme, se ressaisit et la serra. La chaleur de sa peau était si agréable qu’elle dut faire un effort de volonté pour rompre ce contact. Afin de dissimuler ce mouvement saccadé et maladroit, elle plongea la main dans la bourse que Tristan lui avait donnée et en sortit deux feuilles de vélin pliées et scellées avec un fil d’or. « Son Altesse, le seigneur Tristan Steward, prince de Bethany, m’a demandé de remettre ces invitations en mains propres. »

Rhapsody grimaça et Prudence sentit son cœur chavirer.

« Des invitations ?

— Oui. » Tout ce que Prudence avait à dire se bousculait dans sa tête. « À son mariage, la veille du premier jour du printemps à venir.

— J’en vois deux.

— Oui. Une pour Sa Majesté le roi d’Ylorc, et l’autre pour vous. »

La surprise écarquilla les yeux émeraude de la femme. « Pour moi ? »

Le sang monta au visage de Prudence. « Oui. » Elle regarda avec nervosité Rhapsody retourner le bristol plié et l’étudier. « Cela semble vous surprendre. »

Le géant laissa échapper un rire sonore, qui la terrifia et la fit blêmir. « Ça alors, elle est bien bonne ! Le prince veut que vous assistiez à son mariage, duchesse. C’est-y pas touchant ? »

Rhapsody rendit une des invitations. « Vous devez faire erreur. Pourquoi le seigneur de Roland me convierait-il à ces festivités ? »

Prudence passa la main sur sa gorge et se sentit trembler. « Duchesse ? Je vous demande pardon, j’ignorais… Je vous demande de m’excuser si je ne me suis pas adressée à vous comme le veut l’étiquette, madame la duchesse.

— Non, non, se hâta de répondre Rhapsody. Il plaisantait. »

Les yeux ambre du géant pétillèrent de malice.

« De quoi parlez-vous donc ? Elle est la duchesse d’Elysian, mam’zelle. La plus grande dame d’Ylorc. »

Prudence hocha la tête et son expression se modifia, pendant que Rhapsody jetait un regard irrité à Grunthor.

« Vous ne pouvez savoir à quel point c’est insignifiant. Pour votre seigneur, je reste une simple paysanne. À sa cour, je n’ai tenu qu’un rôle de messagère du roi d’Ylorc. Et si notre dernière rencontre a certes été courtoise, nos rapports ont été malgré tout placés sous le signe d’une indéniable tension. Autant de raisons pour lesquelles cette invitation m’étonne. Je suis certaine qu’il s’agit d’une erreur.

— Z’avez eu des rapports avec lui ? s’exclama le géant en feignant d’en être horrifié. Z’aviez pourtant dit que c’était un épouvantable lourdaud ! »

Ce fut le plus discrètement possible que Rhapsody lui donna un coup de coude, avant de regarder Prudence dont les tremblements étaient désormais évidents. L’irritation traduite par son expression s’était changée en inquiétude. Rhapsody tendit la main vers le bras de la servante.

« Allez-vous bien ? »

Prudence leva les yeux vers le visage de la femme blonde et fut réconfortée par sa sollicitude. « Oui, très bien, merci.

— Venez, nous serons mieux au soleil, suggéra Rhapsody en calant la main frêle de la visiteuse dans le creux de son bras. Je suis une bien piètre hôtesse. Je ne vous ai même pas demandé votre nom.

— Prudence.

— Veuillez excuser ma grossièreté, Prudence. Permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue à Ylorc. Vous devez désirer, tant pour vous que pour votre escorte… »

Le monde donna soudain de la bande. Les oreilles de Rhapsody furent brusquement saturées par les martèlements de son sang, et ses yeux se voilèrent. Grunthor tendit rapidement la main en la voyant choir tête la première et il la retint avant qu’elle n’eût atteint le sol. Il la fit rouler entre ses bras pour voir son visage que déformait la peur, et autre chose…

« Ça va, duchesse ? » Saisi d’angoisse, il tapotait sa joue avec une main démesurée.

Rhapsody cilla. Elle sentait le ciel se refermer sur elle et elle leva les yeux sur le visage de la messagère orlandaise. Elle remarqua distraitement que Prudence était une belle femme au teint clair et aux boucles blondes tirant sur le roux. Une chose proche de la panique faisait briller ses yeux marron foncé.

Rhapsody la dévisageait lorsqu’elle vit sa face se déchirer, comme déchiquetée par les griffes d’un vent extrêmement brutal qui laissaient derrière elles des sillons de chair et d’os mis à nu. Les yeux disparurent de leurs orbites, remplacés par des cavités pleines de sang séché. Rhapsody hoqueta.

« Madame ? » fit Prudence d’une voix tremblante.

Rhapsody cilla encore. Les traits de la servante redevinrent tels qu’ils avaient été.

« Je… Je suis désolée. »

Grunthor la redressa avec douceur. Adressant un pâle sourire à la messagère effrayée, elle épousseta ses effets couverts de poussière.

« Il est possible que le soleil m’affecte moi aussi. Nous trouverons à l’intérieur du poste de Grivven un endroit où nous asseoir et nous rafraîchir un peu. Voulez-vous nous accompagner ? »

Prudence jeta un coup d’œil au poste de garde d’où six Firbolgs l’étudiaient avec intérêt. Le sourire effroyable de l’un d’eux la fit frissonner.

« Je… Il faut absolument que je reparte, balbutia-t-elle. La caravane postale a trois jours d’avance sur nous, et nous devrons nous hâter pour la rattraper. »

L’expression de Rhapsody se fît plus grave. « Seriez-vous venue jusqu’ici sans escorte ? »

Prudence ravala sa salive. Tristan avait fortement insisté sur la nécessité d’exécuter cette mission le plus discrètement possible.

« En effet.

— Est-il possible que le seigneur de Roland ait envoyé une femme vulnérable jusqu’à Ylorc sans la protection offerte par la caravane armée hebdomadaire ?

— Il m’a attribué un garde, et le cocher est lui aussi un militaire », répondit Prudence. N’est-ce pas le comble de l’ironie ? pensa-t-elle. Elle et Tristan avaient eu la même discussion, et elle s’était alors vivement opposée au point de vue qu’il lui fallait à présent défendre.

Rhapsody se fit songeuse, puis décidée. Elle tendit sa main à Prudence. « Entrez avec moi, je vous prie. Je vous garantis que vous serez en sécurité. »

Ces mots avaient de tels accents de vérité que Prudence perçut leur sincérité dans son âme. Ce fut presque contre sa volonté qu’elle prit la main de Rhapsody et se laissa guider dans l’avant-poste.

Grivven était en fait une tour de guet creusée à flanc de montagne qui culminait au niveau d’un des plus hauts pics d’Ylorc. À l’intérieur de cet habitat troglodytique la roche avait été taillée pour que les parois soient droites et régulières, tout comme les sols. Au-dessus se dressait une construction aux nombreux étages, bien plus haute que le phare d’Avonderre, qui saillait d’un petit escarpement. Il y avait des balcons de bois internes sur les côtés ouest, nord et sud : des plates-formes reliées les unes aux autres par des échelles fixées aux murs et si hautes qu’elle ne pouvait voir les plus élevées. Sidérée, Prudence regardait de toutes parts alors qu’elle traversait avec le géant et Rhapsody des barricades où s’alignaient des meurtrières dérobées aux regards et des centaines d’arbalètes montées sur pivot.

Ils laissèrent derrière eux des bureaux, des baraquements et des salles de réunion. Prudence, dont l’émerveillement ne cessait de croître, avait passé toute son existence dans le château de Tristan, et elle avait conscience que les remparts de sa place-forte étaient insignifiants comparés à ce qu’elle découvrait ici. Alors que ce n’était qu’un banal avant-poste et non la principale forteresse des montagnes. Informer Tristan de son infériorité militaire était urgent.

Finalement, Rhapsody s’arrêta devant une lourde porte laquée et cerclée de fer forgé. Elle la poussa et lui fit signe d’entrer.

« Après vous. »

Prudence s’exécuta, en englobant du regard les râteliers d’armes qui flanquaient le seuil. À l’intérieur se trouvait une longue table en pin simplement équarri entourée de chaises rudimentaires. Rhapsody s’attarda sur le seuil pour échanger quelques mots avec le géant, puis elle pénétra à son tour dans la pièce et désigna la table.

« Je vous en prie, Prudence, mettez-vous à votre aise. »

Rhapsody retira son ample manteau gris qu’elle suspendit à une patère fixée à côté de la porte avant d’aller s’asseoir en face de la visiteuse.

« Je regrette de ne pas avoir eu le temps de vous présenter Grunthor dans les règles, mais il est allé nous préparer des rafraîchissements. » Prudence hocha la tête. « À présent que nous sommes seules, pourquoi ne pas me révéler la véritable raison de votre venue ? »

Prudence esquiva son regard. « Je ne vois pas de quoi vous parlez.

— Pardonnez-moi, mais je suis convaincue du contraire. En dépit de nos accrochages et du fait qu’il a commis diverses erreurs de jugement fondamentales, je ne puis croire le seigneur de Roland stupide au point d’envoyer une civile m’apporter une invitation à son mariage, surtout quand une caravane postale effectue chaque semaine ce trajet sous bonne escorte. Qu’êtes-vous venue faire ici ? »

L’intonation de Rhapsody était douce et pleine de compréhension. Prudence découvrait de la sympathie dans son regard et elle commençait à comprendre ce que voulait dire Tristan lorsqu’il se disait incapable de l’effacer de son esprit. Cette femme avait quelque chose d’irrésistible, soit dans la douce musique de ses paroles soit dans la chaleur qu’elle irradiait. Dans un cas comme dans l’autre, ne pas se laisser fasciner par elle réclamait des efforts.

« Le seigneur de Roland regrette les écarts de conduite qu’il a eus avec vous. Il est, sincèrement, embarrassé par la façon dont il vous a traitée.

— Il n’y a pas de quoi.

— Il souhaite néanmoins faire amende honorable. Voilà pourquoi il m’a demandé de venir vous inviter à vous rendre à Bethany, afin de lui permettre de vous présenter de vive voix ses excuses et montrer ses bonnes intentions envers le royaume d’Ylorc. Il aimerait également vous guider dans la découverte de la cité, dans le cadre d’une visite conforme au protocole et avec une escorte digne de ce nom. »

Rhapsody contint un sourire. Lors de son premier voyage à Bethany, elle avait par mégarde provoqué une émeute et failli être arrêtée tant par les gardes de Tristan que par les hommes du guet.

« C’est fort aimable de sa part, mais je suis toujours perplexe. Pourquoi ne m’a-t-il pas écrit ou, à défaut, ne vous a-t-il pas dit de vous joindre à la caravane ? Les routes ne sont pas sûres, non seulement à Ylorc mais partout ailleurs.

— Je le sais. » Prudence soupira. « Je ne fais qu’exécuter les ordres de mon seigneur, madame. »

La femme aux cheveux d’or réfléchit un instant puis hocha la tête. « Je vous en prie, appelez-moi Rhapsody. Je reviens d’un assez long séjour dans une contrée lointaine et il est grand temps que je satisfasse à mes devoirs, ici à Ylorc. C’est pourquoi je me vois contrainte de décliner cette invitation malgré mon vif désir de l’accepter. Vous m’en voyez désolée. »

Prudence pensa à la déception de Tristan et sentit sa gorge se serrer. « J’en suis navrée. J’espère toutefois que vous l’honorerez de votre présence pour son mariage ? »

Rhapsody se carra sur son siège. « Je ne sais quoi répondre. Que le seigneur Régent de Roland souhaite la présence d’une roturière à ses épousailles me déconcerte toujours autant.

— Il est sincère, je vous assure.

— Hum. Dois-je vous donner immédiatement une réponse ?

— Non, certainement pas ! Cela peut attendre la décision du roi d’Ylorc. »

La porte s’ouvrit et Grunthor entra dans la salle, suivi par un Bolg muni d’un plateau sur lequel reposaient un pichet, des verres, quelques petits pains au miel et des fruits. L’homme le posa sur la table puis ressortit et referma la porte derrière lui.

Rhapsody sourit à Grunthor puis se tourna vers Prudence et hoqueta une fois de plus en voyant l’émissaire de Tristan affaissée sur son siège, ses cavités oculaires vides rivées sur le plafond. Son visage était lacéré et son nez avait été arraché. Une meute de chiens sauvages ou d’autres prédateurs avait dû mettre à profit le bref laps de temps pendant lequel Rhapsody avait détourné le regard pour l’attaquer.

Rhapsody ferma les yeux mais l’image refusa de disparaître. Les ténèbres cernaient désormais le cadavre démembré qui gisait sur une colline verdoyante. Elle n’était identifiable que par ce qui subsistait de son cuir chevelu, des mèches auburn assombries par des taches de sang séché et agitées par le vent. Rhapsody se ressaisit et inhala à pleins poumons, pour tenter de ralentir les battements de son cœur. Elle se concentra pour avoir une vision d’ensemble de la scène qui entra en expansion dans son esprit, jusqu’au moment où elle reconnut l’endroit où se trouvait le corps atrocement mutilé.

Le Grand Tribunal de Gwylliam.

Une grosse main se referma en douceur sur son épaule et la vision s’effaça. Rhapsody rouvrit les paupières. Prudence la dévisageait encore plus craintivement qu’avant.

« Prudence, murmura Rhapsody. Prudence, vous devez absolument passer la nuit ici. Je vous en prie. Je crains pour votre sécurité, si vous repartez à présent. »

Mais Prudence redoutait plus encore ce qui risquait de se produire si elle s’attardait.

« Je vous remercie, très sincèrement, mais il ne faut pas vous inquiéter pour moi. Deux hommes assurent ma protection et nous rejoindrons la caravane de la deuxième semaine avant d’être à mi-parcours. »

Rhapsody retint les larmes qui lui venaient aux yeux.

« Vous devrez voyager seule pendant au moins trois jours. La prochaine caravane arrivera ici entre-temps. Vous pourrez vous joindre à elle pour gagner Bethany, la première halte après Bethe Corbair. Vous serez d’ici là en sécurité, en tant qu’invitée du royaume. Je vous en conjure, Prudence, une voiture sans escorte est vulnérable et les dangers sont grands. »

L’angoisse perceptible dans la voix de Rhapsody terrifia Prudence qui se leva en tremblant. « Non, je regrette, mais je dois regagner Bethany au plus vite, à présent que je vous ai transmis ce message. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, mon garde et mon cocher m’attendent. »

Elle cilla dans l’espoir de contrer l’effet déstabilisateur que les larmes de Rhapsody avaient eu sur elle. Tristan disait vrai, il lui semblait s’être égarée dans un monde de neige éternelle où cette femme était l’unique source de chaleur. Elle se demanda au plus profond de son cœur si elle n’avait rien de démoniaque.

Puis elle repoussa rapidement le siège, se précipita vers la porte, l’ouvrit et s’éloigna d’un pas rapide.

 

Grunthor contempla un long moment la porte qui vibrait encore puis s’intéressa à Rhapsody toujours assise à la table, les yeux rivés sur le mur lui faisant face.

« Ça va, mam’zelle ? »

Elle restait perdue dans ses pensées. Lorsqu’elle redressa enfin la tête, il put lire de la détermination dans son regard.

« Grunthor, feriez-vous quelque chose pour moi ?

— Tout ce que vous voudrez, ma belle. Vous le savez déjà.

— En ce cas, suivez cette femme. Tout de suite. Prenez autant d’hommes que nécessaire pour la protéger contre une grave menace. Surveillez sa voiture tant qu’elle ne sera pas arrivée en sécurité, tant qu’elle n’aura pas laissé le Grand Tribunal et la frontière de Roland loin derrière elle. Assurez-vous avant de revenir qu’elle ait quitté Ylorc et ait atteint la plaine de Krevensfield, où elle rejoindra la caravane de la deuxième semaine, loin de nos terres. Le ferez-vous ? Ferez-vous cela pour moi ?

— Évidemment, duchesse, répondit Grunthor avec gravité. Nous emprunterons les tranchées et elle ne se doutera de rien. »

Rhapsody l’approuva de la tête. Il s’était référé à un labyrinthe de fossés, de boyaux et de tunnels discrets que des artisans loyaux à Gwylliam avaient creusés des siècles plus tôt à la base des Dents. Grunthor les avait découverts, striant les steppes et croulants parce qu’à l’abandon. Achmed avait jugé leur remise en état prioritaire et les Bolgs pouvaient désormais se déplacer dans les vastes secteurs s’étendant au pied des montagnes sans se faire repérer. La frayeur de Prudence était déjà trop grande. L’informer qu’elle serait suivie par le géant et un important détachement militaire ne l’aurait en rien rassérénée.

Grunthor déposa un baiser sur la joue de Rhapsody et sortit de la pièce. Elle resta assise un long moment, puis elle se leva et gravit la haute tour de l’avant-poste de Grivven, pour regarder sous la clarté crépusculaire du coucher de soleil son ami et son régiment partir à travers champ derrière la voiture déjà lointaine puis disparaître à l’intérieur du sol juste sous ses yeux.

Prophecy, Deuxième Partie
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